Tunisianités
La vérité est pareille à l’eau qui prend la forme du vase qui la contient
– Ibn Khaldoun
Un après-midi chez Marthe
Étrangement, le prénom féminin le plus courant à Kelibia est Marthe.
Comme souvent avec les prénoms, il s’agit d’une affaire de générations. Les Marthe que je connais ont toutes plus de 30 ans et aucune jeune fille ne s’appelle ainsi.
Comme Jean en France - Jean Paul, Jean Pierre, Jean Pascal - Marthe est systématiquement un prénom composé : Marthe Ali, Marthe Habib, Marthe Tahar, etc. A l’instar de Jean souvent complété par le prénom féminin Marie, Marthe est toujours suivie d’un prénom masculin.
Le mois d’août est incontestablement le mois des Marthe.
Chaque fin d’après midi, avec un tour de rôle mystérieux répondant à des règles aussi précises qu’obscures, une Marthe convoque une réunion familiale chez elle.
Malgré quelques variantes, le programme de l’après-midi chez Marthe relève d’une trame immuable.
Tout commence par la phase liquide. Généralement, Marthe a préparé deux types de thé. Le thé-hasard qui, comme son nom ne l’indique pas, est systématiquement vert et le thé-armoire qui a pour particularité d’avoir la couleur des meubles du même nom.
À ce sujet, il y a d’ailleurs discordance entre les menuisiers qui nomment cette teinte tête de nègre et les spécialistes patentées du thé qui le disent rouge alors qu’il est noir. Le daltonien que je suis n’a guère d’avis sur la question.
Très souvent, peut-être pour préparer la dernière phase de l’après-midi, quelques sous-marins patrouillent négligemment dans le thé.
Vient ensuite la phase gazeuse. Il y a quelques années les boissons pétillantes étaient systématiquement Carla mais depuis que les cotes de l’ex-président Sarkozy et de sa dernière épouse en date ont piqué du nez, la couleur des gazouzes, à l’inverse du thé, dépend vraiment du hasard. Toutes sortes de pigmentations et d’arômes accompagnent désormais le gaz carbonique et le glucose.
Un après-midi chez Marthe ne saurait être pleinement réussi sans se terminer par une sérieuse phase solide. Les Marthe avec un penchant pour la construction optent pour les briques, fort heureusement sans ciment. Les autres s’orientent vers des salés, voire des glaces.
Dès le début de la phase solide, les convives montrent des velléités de départ vite contrées par l’arme secrète de la Marthe : la reteneuse. En effet si les boîtes de nuit disposent de videurs - qui sont plutôt des filtreurs puisque leur principale mission est d’empêcher les indésirables d’entrer - les Marthe font appel en fin d’après-midi à la mystérieuse et inquiétante Mademoiselle Bikri.
Dès qu’une invitée fait mine de chercher ses mules - pour éviter toute tentative d’évasion, les invitées sont déchaussées à leur arrivée - Marthe appelle d’une voix de stentor sa reteneuse Mademoiselle Bikri !
La simple évocation de ce personnage semblable à l’Arlésienne - tous en parlent mais personne ne l’a vu - suffit à calmer la volonté de fuite des invitées pendant au moins un quart d’heure.
Fort heureusement, l’effet dissuasif de Mademoiselle Bikri s’estompe avec le temps. Au bout de trois ou quatre incantations, les invitées, constatant que les issues ne sont en réalité gardées par personne, se lèvent et réussissent généralement une sortie groupée qui clôt l’après-midi chez Marthe.
Le lendemain, tout recommence chez une autre Marthe …
Marthiquement votre
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Marthe suivi d’un prénom signifie femme de en dialecte tunisien francophonifié. Ainsi Marthe-Mahmoud est l’épouse de Mahmoud. Gazouze est le mot dialectal pour les sodas sucrés et gazeux, comme Coca, Fanta ou Apla. Carla est la couleur noire, gazouze carla est généralement du Coca Cola. Mademoiselle Bikri, ou plutôt mzel bikri, veut dire littéralement c’est trop tôt. |
Petit guide de survie linguistique en Tunisie à l’usage des francophones
Le français et l’arabe dialectal tunisien partagent des mots phonétiquement proches qui risquent d’abuser le francophone en villégiature du coté de Carthage.
Quelques conseils pour éviter les quiproquos au pays d’Ibn Khaldoun …
Si vous êtes né au Chili, les tunisiens vous trouverons mesquin d’être soumis en permanence à la canicule. Pas de panique ! Les autochtones sont parfois bizarres. Montrez que votre robuste constitution vous permet de résister à tout
Si vous venez de Sarajevo ou de l’Herzégovine, évitez de parler de votre patrie en présence de jeunes filles. En entendant le mot Bosnie, certaines tunisiennes émoustillées risquent de se jeter à votre cou quand d’autres, croyant être harcelées, voudront vous gifler, voire pire.
Si on vous propose du fric, ne vous réjouissez pas trop vite. Votre portefeuille ne va pas subitement se rembourrer, par contre vous serez obligé d’ingurgiter un épi de maïs grillé. Vous vous consolerez en pensant que cet aliment légèrement cramé contient beaucoup de sucres lents et probablement quelques vitamines.
Si un tunisien vous parle des boules, surtout s’il accompagne son propos de gestes pressants, sachez qu’il ne nourrit aucun énervement vis-à-vis de votre personne, pas plus qu’il ne vous invite à une partie de pétanque. Il veut juste trouver rapidement des toilettes. Contrairement à la région lyonnaise, il n’y a pas de bars à boules en Tunisie, seulement de jeunes enfants dont on souhaite canaliser les débordements.
Si on vous convie à partager un brique acceptez sur le champ, surtout pendant le mois de ramadan ! Inutile d’être karateka pour venir à bout, à mains nues, de cette croustillante spécialité culinaire, généralement au thon ou à l’œuf.
Si vous êtes invité à une séance d’outillage, allez-y sans crainte. Il ne s’agit pas d’un rituel satanique dans l’arrière-boutique d’une quincaillerie mais d’un match de poule de cette compétition sportive très spéciale qu’est le mariage tunisien. Pour l’outillage, l’équipe, mais aussi le public, sont presque exclusivement féminins. L’avant-centre a les pieds et les mains peints aux couleurs de son club et les supportrices manifestent bruyamment leur joie de voir leur championne mener au score.
Si vous entendez, à l’insu de votre plein gré, quelqu’un dire à votre conjoint, de façon péremptoire, jette suivi de votre prénom, ne paniquez pas ! Personne ne souhaite briser votre couple. Bien au contraire, il y a au moins une âme bien intentionnée qui s’enquiert de votre venue.
Si on annonce près de vous dis Léa !, ne vous mettez pas bêtement à répéter ce joli prénom un peu passé de mode mais savourez la pastèque qui arrive.
Si on vous dit souris, ne cherchez pas à faire risette à une hypothétique caméra. Inutile aussi de grimper sur une chaise, il n’y a aucun rongeur à l’horizon. Votre interlocuteur souhaite savoir si vous êtes français.
Si, au restaurant, le serveur termine sa prise de commande par chou crâne, ce n’est pas pour autant que vous aurez en dessert une surprise locale du chef à mi-chemin entre la tête de veau ravigote et le chou farci. Il s’agit d’un remerciement de bon aloi pour votre contribution à la réussite de ses objectifs commerciaux.
Si le garçon préfère s’exclamer baraque à la ouf ! hic !, sachez qu’il ne nourrit aucune ire vis-à-vis de l’architecte de sa gargote mais qu’il redouble de politesse à votre égard, signe que votre participation à son bonus semble prometteuse.
Franco-tunisiquement votre
Post-Scriptum : extraits du dictionnaire phonétique tunisien – français
- Chili = très chaud !
- Mesquin / miskine = pauvre, malchanceux
- Bosnie / bousni = embrasse-moi
- Fric = épi de maïs
- Boules = pisser
- Bar à boules ! = va pisser !
- Brique = brick (à l’oeuf)
- Outillage / outia = “fête de la mariée” qui a lieu généralement deux jours avant la véritable cérémonie de mariage. Souvent, l’outia est l’occasion de finaliser la “peinture” au henné des mains et des pieds de la future mariée.
- Jette (+ nom ou prénom) ? = [nom ou prénom] est-il venu ?
- Dis Léa = pastèque
- Souris = français
- Chou crâne = merci
- Baraque à la ouf ! hic ! = merci (forme très polie, littéralement que la grâce de Dieu soit sur vous)