Révolution

 

Tout semble prêt au venir des vertiges, l’air semble fait pour ce pas du prodige

Louis Aragon

Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi !

Si nous voulons que rien ne change, il faut que tout change !

Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Courage is going from failure to failure without losing enthusiasm

Le courage est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme

Winston Churchill

Les différents billets de ce chapître ont été écrits sur le vif entre janvier 2011 et août 2014. Volontairement, afin de refléter l’instant et la succession parfois confuse d’évènements et d’analyses, ils n’ont subi aucune retouche ou aménagement autre qu’orthographique ou typographique.

La révolution de Tunisie vue de Grenoble, un an après

15 Janvier 2012

Il y a exactement un an, la Révolution de Tunisie était vieille d’une journée.

Même si votre serviteur était en France et hélas pas à Tunis, une révolution n’était plus un événement historique ou journalistique mais un bouleversement concret nous touchant personnellement.

Nous étions samedi. La journée entière, comme la soirée précédente du désormais fameux 14 janvier 2011, ma petite famille et moi sommes restés collés aux écrans d’Internet et de la télévision. Plusieurs fois, anxieux, nous avons téléphoné à nos parents sur l’autre rive de la Méditerrannée.

Nos sentiments étaient mitigés : bien sur la joie de la chute de la dictature, mais aussi la crainte créée par une nuit de pillage et les nombreuses mentions de snipers ainsi que l’incertitude du vide politique des premières heures.

Ce matin là, j’ai acheté tous les quotidiens français qui, sans exception, titraient sur la fuite inattendue de Ben Ali. Ensuite, j’ai brandi fièrement chez le boucher Libération où le mot liberté en arabe et en français encadrait une jeune tunisienne portant une pancarte avec le slogan dégage. L’envie de partager cet événement était irrésistible.

Toute la semaine, les nouvelles de Tunisie avaient été mauvaises. La répression orchestrée par le régime de Ben Ali faisait de nombreuses victimes et la fin, voire même la réforme, du pouvoir en place paraissaient impossibles. Inquiétude et indignation étaient fortes même si notre famille était saine et sauve.

Un peu pour conjurer la peur, mais aussi pour donner le plus possible d’informations, chaque soir, j’envoyais un mail à notre famille française, nos amis et nos connaissances en Europe. À ma grande surprise, le sort de la Tunisie suscitait beaucoup d’émotion au Nord de la Méditerranée. Notre téléphone ne cessait de sonner. Une cinquantaine de personnes recevaient et réagissaient à mes messages quotidiens. Ces superbes témoignages d’intérêt et d’amitié ne sont pas prêts d’être oubliés.

Le 12 janvier, à défaut d’une action concrète, nous étions, en famille, allé manifester au centre ville de Grenoble. Un rassemblement, dérisoire et sans risque par rapport à ceux de Tunis, regroupait 300 personnes. Pour la première fois de ma vie, j’ai chanté - soyons honnête, fredonné - en public un hymne national.

Je me souviens aussi avoir découvert durant ces journées intenses Twitter. Beaucoup de personnes y relayaient des informations et des images.

J’ai ainsi fait la connaissance virtuelle de Majdi @MajdiKhan, acteur et témoin très fiable. Son tweet posté le 14 janvier après-midi près du ministère de l’intérieur est inoubliable : je n’ai plus peur, je ne reculerai pas.

Plus tard, nous avons suivi, angoissés, son retour à pied chez lui malgré le couvre-feu. Un mois et demi plus tard, nous faisions sa connaissance bien réelle à Tunis.

Sur les écrans, la scène la plus forte de la Révolution de Tunisie restera Maître Aouini hurlant la liberté nouvelle au milieu d’une avenue Bourguiba désertée. Cette tirade improvisée possède la même force que le célèbre Paris brisé de Charles de Gaulle.

Fin février 2011, nous nous sommes rendus à Tunis pour un mariage mais aussi pour humer la nouvelle atmosphère. L’émotion fut à son comble quand passant devant une manifestation, nous nous sommes arrêtés pour nous mêler à elle. L’impensable était devenu réalité palpable …

Révolutionnairement votre

Plaidoyer pour la Tunisie de toujours

15 Septembre 2012

J’ai le plaisir, oserais-je dire le privilège, de longuement fréquenter la Tunisie et, surtout, les tunisiens depuis une trentaine d’années. Au fil du temps, j’ai construit un attachement profond envers ce pays.

En janvier 2011, à distance, j’ai tour à tour tremblé, pleuré et exulté durant les journées révolutionnaires.

Toutefois, depuis quelques mois, j’enrage. Des pseudo-politiciens amateurs et des énergumènes dont l’inculture n’égale que la longueur des barbes et des scaphandres s’ingénient à pousser la Tunisie vers le bas.

Le dernier épisode en date est proprement consternant.

Hier, 14 septembre 2012, quelques centaines d’enragés, sous les yeux de forces de l’ordre passives et débordées voire complices, s’en sont pris à l’ambassade américaine de Tunis, au mépris d’usages séculaires. Plusieurs morts et des dizaines de blessés sont à déplorer. Des véhicules ont été incendiés créant un spectaculaire panache de fumée noire dont les images ont fait le tour d’internet. L’école américaine située à proximité a été saccagée et pillée.

Ces émeutes ne sont pas mues une quelconque grande cause. Personne n’a attenté à l’intégrité de la Tunisie ou d’un autre pays arabe et aucun officiel dit “occidental” n’a fait de déclaration incendiaire. Ce déchaînement n’a rien à voir non plus avec le conflit persistant entre Israël et Palestine. Les pillard poilus souhaitaient juste afficher leur réprobation vis-à-vis d’une vidéo exécrable et passée jusqu’alors inaperçue mettant en cause la religion islamique et ses fidèles.

Les radicaux islamophobes à l’origine du brulot cinématographique et les salafistes sont deux faces quasi-identiques de la même intolérance. Ils s’ingénient de concert à monter une escalade de provocations réciproques, soi-disant pour promouvoir leur foi. Pour reprendre le mot de la blogueuse tunisienne Fatma Arabicca, au lieu de croire que leur Dieu les protège, ces surexcités se croient obligés de protéger leur Dieu, par la force et la bêtise.

Il est difficile de déterminer si Ennadha, le parti politique islamique qui gouverne actuellement la Tunisie, est débordé ou bien se sert des barbus violents.

La première hypothèse suggère une inaptitude crasse. Alors que les protestations anti-américaines étaient prévisibles, ne pas réussir à protéger des bâtiments bien connus, situés en terrain dégagé, des assauts de quelques centaines de trublions aisément repérables dénote une incapacité à diriger une police et un état modernes.

La seconde possibilité est encore plus consternante. Elle sous-tend une volonté d’établir une nouvelle dictature avec des manœuvres dignes de Hitler et de ses sbires de la SA, au mépris des libertés mais aussi de l’économie de la Tunisie.

Ces deux hypothèses sont hélas compatibles, incompétence et inconséquence ne s’excluant pas.

Je forme le vœu que la grande majorité de tunisiens qui, je peux en témoigner, ne se reconnait pas dans la chienlit et les violences ambiantes, réussisse à trouver l’énergie du sursaut collectif et remette le pays sur les rails prometteurs que le 14 janvier 2011 laissait entrevoir.

J’invite aussi tous mes amis européens à ne surtout pas considérer ces tristes évènements comme représentatifs du peuple tunisien.

Que les salafistes l’admettent ou pas, l’histoire et la géographie ont fait de la Tunisie un pays aux multiples facettes et aux relations très diverses. Un seul exemple : les noms de famille à Kelibia montrent que la population du Cap Bon est venue de tout le pourtour méditerranéen dans le sillage des beys ottomans. Ce melting pot, ou plutôt cette chickchouka, a créé une vraie tradition d’hospitalité, de bienveillance et de vivre-ensemble à laquelle la Tunisie doit une partie de son charme.

Cette Tunisie de toujours, plus exactement ces tunisiens et tunisiennes de toujours, n’ont pas changé même quand les volutes opaques des pneus enflammés empêchent de les voir.

L’élan de sympathie que la révolution dite du jasmin a suscité en Europe ne doit pas se tarir. Continuer à échanger avec les tunisiens et persister à se rendre en Tunisie est la meilleure et la plus agréable résistance que nous pouvons opposer aux barbus Molotov.

Tunisiennement votre

Chronique écrite sous le coup de l’émotion le 15 septembre 2012 et non retouchée depuis.

Mes remerciements au journal en ligne tunisien Direct Info qui a reproduit ce billet sur son site.

L’image illustrant la Tunisie de toujours circule sous de nombreux avatars sur le web.