Histoire(s)
Dieu a donné une sœur au souvenir et il l’a appelée espérance.
– Michel-Ange
Je me souviens … la Tunisie
A la manière de Georges Perec, quelques souvenirs personnels remémorés de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980.
#1 Je me souviens d’être descendu du ferry à La Goulette devant des réservoirs de gaz
#2 Je me souviens d’avoir vu des palmiers pour la première fois
#3 Je me souviens des ânes devant une banque
#4 Je me souviens que notre anniversaire de mariage était férié car c’était aussi celui d’Habib Bourguiba
#5 Je me souviens des machmoums
#6 Je me souviens des Peugeot, 404 bâchées mais aussi 203 et 403
#7 Je me souviens d’une crevaison entre Sfax et Sousse, réparée avec une plaque de métal insérée à l’intérieur du pneu
#8 Je me souviens de sandwiches avec des frites
#9 Je me souviens de Kelibia et de son fort
#10 Je me souviens des bricks à Sidi El Bahri
#11 Je me souviens de l’inévitable excursion à Sidi Bou Saïd mais aussi des ruines puniques de Kerkouane
#12 Je me souviens des chants et des darboukas
#13 Je me souviens de Moknine
#14 Je me souviens de l’aspect pitoyable de Bourguiba à la télévision
#15 Je me souviens de RAI Uno et des dossiers de l’écran
#16 Je me souviens des paroles de bienvenue
#17 Je me souviens des journaux La Presse et Le Monde vendus sur les marches de la gare de Tunis
#18 Je me souviens que le terme espadrille ne désignait pas des espadrilles
#19 Je me souviens de scènes incroyables dans les souks de Tunis et à l’aéroport
#20 Je me souviens de la gare d’Hammam Lif
#21 Je me souviens d’une sortie en barque de pêche à Kelibia
#22 Je me souviens des pastèques
#23 Je me souviens des fanfares hassinya
#24 Je me souviens avoir perdu ma barbe suite à un pari sur de l’orthographe française
#25 Je me souviens des panneaux routiers bilingues
#26 Je me souviens que le thé rouge s’avère être noir
#27 Je me souviens de la source du bouc à Korbous
#28 Je me souviens avoir joué et perdu à la belote, au grand dam de mon beau-frère
#29 Je me souviens d’une enseigne haute couturière à Ezzahra et d’une autre proclamant que la bonne conduite fait partie de la culture de l’homme moderne
#30 Je me souviens de l’assimil arabe et des éclats de rire qu’il provoquait : Sayidati, anisati, sadati, ahlan wa shalan. Intabihou min fadlikoum …
#31 Je me souviens d’avoir traversé El Jem en compagnie d’un garde national
#32 Je me souviens d’avoir écouté Europe 1 en grandes ondes dans la nuit de Sfax
#33 Je me souviens des premières Isuzu
#34 Je me souviens de la nuit sur la plage à Kelibia
#35 Je me souviens, au musée du Bardo, du guide demandant à son groupe de touristes d’admirer l’expressivité du regard d’une statue aux yeux vides
#36 Je me souviens avoir conduit une Renault 5 orange et sans klaxon
#37 Je me souviens de la pose du gazoduc
#38 Je me souviens avoir découvert que Parmalat n’était pas une marque de voitures de Formule 1 mais de briques de lait pasteurisé
#39 Je me souviens des caisses en plastique jaune à l’arrière des mobylettes rouges à Kelibia
#40 Je me souviens m’être assis dans l’herbe devant le palais du Bardo
#41 Je me souviens des rampes en fer forgé sur les escaliers
#42 Je me souviens de types vaguement éméchés faisant du ski nautique à traction humaine dans une piscine d’hôtel
#43 Je me souviens du théâtre romain d’El Jem
#44 Je me souviens du bureau quasi-ministériel de ma belle-sœur
#45 Je me souviens des anciens parlant un français d’académicien bourré de subjonctifs
#46 Je me souviens de la création de la route dite agricole entre Menzel Bou Zelfa et Menzel Temime
#47 Je me souviens d’un type, dans un café de l’avenue Habib Bourguiba, me racontant ses péripéties de député lors de l’indépendance
#48 Je me souviens que Sidi el Bahri et le Goéland étaient un seul et même café près du port de Kelibia
#49 Je me souviens de mon copain Marc croquant à pleines dents dans un piment
#50 Je me souviens, au marché de Kelibia, d’une pancarte indiquant la maison ne fait crédit qu’aux personnes de plus de soixante ans accompagnées de leurs grands-parents
#51 Je me souviens d’un policier contrôlant mon passeport à l’aéroport et me demandant des conseils d’orientation pour sa fille
#52 Je me souviens des darboukas
#53 Je me souviens avoir ramené en France un melon batikh pour que mon grand-père essaie de replanter ses graines
#54 Je me souviens d’une fuite d’huile d’olive dans les coffres à bagages de l’avion du retour et du tapis roulant distributeur de couscous à l’arrivée
#55 Je me souviens que le dinar tunisien valait 11 francs français
#56 Je me souviens de la rue Pierre Mendès-France
#57 Je me souviens d’Oum Kalthoum dans le grésillement des haut-parleurs de Sidi el Bahri
#58 Je me souviens d’une jeune (future) nièce ne comprenant pas que je compte aussi lentement
#59 Je me souviens que la jetée du port de Kelibia était plus courte et la plage plus claire
#60 Je me souviens des fleuristes et de la statue avenue Bourguiba
#61 Je me souviens rétorquer mezzo voce assez de fric aux gamins criant fricassée sur la plage
#62 Je me souviens que, sur la plage de Kelibia, les maisons n’avaient pas d’étage
Nostalgiquement votre
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Tunisie Italie, si lointaines, si proches
Kelibia - 2 Août 2014
Dans ce bassin où jouent
Des enfants aux yeux noirs,
Il y a trois continents
Et des siècles d’histoire …

Plage du Petit Paris - Kelibia
Distinguez-vous une forme montagneuse, sur l’horizon, au centre de la photo ci-dessus, estompée par une brume conjointement maritime et numérique ?
Cette montagne au milieu de la mer est l’île italienne de Pantelleria / Pantiddirìa.
Ici, au nord-est de la Tunisie, à l’instar des eaux du canal de Sicile, deux univers voisins s’entremêlent.
Le nom de ce territoire italien vient de l’arabe Bint al-Riyāḥ, la fille des vents. Il est situé à 70 km de la côte tunisienne et est parfaitement visible du Cap Bon lorsque la météo s’y prête.
Quelque part au milieu de l’image, en pleine mer, passe la triste limite sud de l’espace dit Schengen. Ces flots paradisiaques et ceux plus au sud autour de l’île cousine de Lampedusa sont devenus un calvaire et même un cimetière pour les candidats toujours plus nombreux à l’émigration. Partis de Tunisie, de Libye et aussi d’Afrique subsaharienne, les “brûleurs” tentent de rejoindre l’Europe et son opulence dans des embarcations de fortune payées au prix de la business class aérienne auprès de passeurs, véritables trafiquants modernes d’esclaves.
Non loin, à El Haouaria, à l’extrémité du Cap Bon, par nuit claire, on distingue aisément les lumières de la côte sud-ouest de la Sicile. Marsala / Mars al-Allah / le port de Dieu - où débarquèrent en 1860 les milles chemises rouges de Garibaldi parties de Bergamo / Bergame - ainsi que Porto Empedocle - Vigata dans les romans d’Andrea Camilleri - semblent à portée. Le commissaire Montalbano rode à quelques encablures.
Les radios italiennes s’écoutent sans difficulté dans tout le Cap Bon. Radio 24 indique un bouchon sur la tangenziale de Milano / Milan, mais reste muette au sujet des rues encombrées du cente de Kelibia. Souvent, sur le littoral, les téléphones accrochent le signal des opérateurs transalpins.
Le dialecte tunisien s’orne des langues de Dante et de Pirandello. À table, on utilise une fourguitta. On pêche et on mange de délicieux scombri. Dans les cafés, on peut boire des capucins et jouer à la scopa / chkobba.
Cette photo, avec un peu d’imagination et d’optimisme, laisse entrevoir un monde - le mien, le votre sûrement, le notre j’espère - fait de plusieurs cultures connexes, de nombreuses relations et de peu de barrières.
Ce monde, l’histoire et beaucoup trop d’hommes s’ingénient à le fracasser. À trois heures de route d’ici, des barbares à poil long tentent, par les armes et la terreur, d’imposer leur façon d’être et de croire. Une heure d’avion plus au sud et aussi trois heures plus à l’est, les vers de Georges Moustaki sont, tragiquement, toujours actuels.
Il y a des oliviers
Qui meurent sous les bombes
Là où est apparue
La première colombe,
Des peuples oubliés
Que la guerre moissonne.
Fort heureusement, la géographie et d’autres hommes - en pratique, d’ailleurs, surtout des femmes - refusent l’isolement fratricide et, tels Sisyphe, remettent obstinément sur le métier notre monde rêvé et connecté.
Il y a un bel été
Qui ne craint pas l’automne,
En Méditerranée …
Marenostrument votre
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Les vers reproduits dans ce chapitre sont extraits de la chanson En Méditerrannée de Georges Moustaki. Quelques éléments italiens ou siciliens dans la chickchoucka linguistique tunisienne :
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