2. Apocalypse moins un an

Janvier 1208, l’hiver est rude dans le Haut-Minervois. En cette fin de journée, le soleil s’étire sur la montagne de l’autre côté de la vallée orientée plein Sud. Lucian descend vers sa ferme par le chemin qui traverse la rivière gelée, la “Clamoux” - la Clameur - tant elle rugit au printemps, quand les neiges accrochées au Pic de Nore fondent à toute vitesse. Par moment une trouée dans les arbres offre une vue saisissante sur les Pyrénées enneigées. Les nuages bourgeonnent sur l’Espagne lointaine et créent une frontière naturelle infiniment distante.

Lucian est berger.

Petit à petit cette impression familière s’installe en lui : les pensées s’effacent et seule la sensation d’être là, présent, envahit sa conscience.
Le poids du corps sur ses pieds, la forme des pierres du chemin qu’il découvre au fur et à mesure de l’avancée, les muscles des jambes - ces jambes si importantes - qui fonctionnent en harmonie, sans hâte. Un pas tranquille et sûr.

La respiration est calme.
La chaleur du corps et la fraicheur de l’air.
L’odeur délicate, légère, de la neige.
Comme si le temps ralentissait, enveloppé de ce manteau apaisant.
Les arbres tout autour. Les rochers qui parsèment la route.
Les bruits. Les craquements paisibles, le vent léger dans les branches.
La lumière si particulière de la fin du jour en hiver.
Un instant de ferveur silencieuse.

Étonné, Lucian s’entend réciter naturellement la prière chrétienne, dont il connait si bien tous les mots.

Père nôtre qui es aux Cieux,
Que Ton Nom soit sanctifié,
Que Ton Règne arrive,
Que Ta Volonté soit faite, sur la Terre comme au Ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre Pain Quotidien,
Pardonne-nous nos offenses,
Comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Préserve-nous de la Tentation,
Et délivre-nous du Mal.
Parce que Tu es
La Royauté et la Règle et la Force en action
dans les Æons3

Entre le monde imposé par l’église catholique apostolique romaine et sa propre expérience, sa vérité, Lucian vit une lutte lancinante, presque douloureuse.
L’église est la seule source officielle de savoir, elle explique le monde et toutes ses composantes.
Pourtant, dans cette Tèrra Nòstra un vent de liberté accueille d’autres mondes : Juifs, Musulmans, Bons Chrétiens (que leurs ennemis qualifient de “Cathares” ou “Hérétiques”). Autant de conceptions différentes.
Et ce que ressent Lucian au plus profond de son cœur, comme une vérité qui se manifeste dans son corps, sans qu’il en soit vraiment l’auteur.
C’est Dieu en action. Et ce n’est pas “bien” selon les Théologiens, c’est-à-dire ceux qui savent ce qu’est Dieu et donc ce qu’il n’est pas : sa Création.
Rechercher la Vérité : l’envie obstinée de vivre, de toucher les étoiles.

En remontant le sentier, il découvre - enfin ! - l’endroit dont rêve Joana, son épouse qu’il aime et respecte. Sur la droite, un ruisseau descend et se jète dans la rivière toute proche, celle qui gronde parfois au printemps. Il faut dire que la Montagne Noire est un gigantesque réservoir d’eau. D’innombrables cours d’eau en descendent, quel que soit son flanc. Tout près du ruisseau, le terrain est relativement plat, suffisamment en tout cas pour envisager d’y construire une maison de pierre. En face, de l’autre côté du sentier, la rivière longe une clairière, idéale pour le troupeau, pour faire paître les chèvres de Joana. Un été actif en perspective : construire la maison, aménager la clairière.

Le cœur léger, Lucian continue son chemin. Maintenant, les fumées des maisons indiquent le hameau tout proche.

La ferme… Joana l’a héritée de son père qui a rejoint aujourd’hui son enfer ou peut-être son purgatoire. Du moins à en croire le curé qui n’ose plus monter si haut dans la montagne et préfère rester dans la plaine, à Cabrespine. Il faut dire que des moines s’y sont installés l’été dernier. Il est alors moins seul dans cette terre dévouée aux Bons Hommes qui rejettent le clergé catholique.

Lucian arrive à la ferme, vide. Si la chaleur est précaire dans la journée, l’humidité emprisonne les soirées dans une fraicheur douloureuse. Le feu prend lentement. Quelques allers-retours jusqu’à la réserve de bois. Joana entre brusquement dans l’unique pièce.
- Tu as raison, cette histoire de “Cieux”, du Ciel, de la Terre… Ce n’est pas clair, cela cache quelque chose, c’est sûr !
- Joana, mon amour, as-tu parlé à Paul, ce Bon Homme qui connait tant de choses ?
- Non, pas encore, Paul est de plus en plus inquiet depuis quelque temps, je ne sais pas pourquoi. Il parcourt les villages de la plaine, jusqu’à Caunes, pour expliquer à d’autres Bons Chrétiens que notre petit village, perdu dans la montagne, est un vrai Paradis pour ceux qui souhaitent se mettre à l’abri du monde.
Les Cieux, le Ciel… Ce n’est pas la même chose !

Lucian arrange le feu. Son cœur se réchauffe à l’idée d’être l’époux de Joana, dont il sait la beauté sans oser lui dire son admiration.
- Oui, ce Pater Noster n’est pas si clair finalement.

Cette prière chrétienne est la seule que Lucian connaisse par cœur. Il a un allié puissant : le temps. Le temps de la réciter, encore et encore, de la terminer par le divin Amen qui résonne en lui comme une force vive. Le temps de l’analyser, de la “retourner”, de comparer tel et tel mot. Et, comme une fulgurance, cette révélation : pourquoi utiliser “Ciel” et “Cieux” si ces deux mots disent la même chose ?

Un frisson parcourt ses épaules. Lucian risque gros en osant questionner cette prière emblématique du dogme catholique. Mais Tèrra Nòstra est un lieu de clémence. Et sa maison perchée en haut de la vallée reste inconnue de la plupart des gens d’en bas. Lucian est chrétien, sincèrement chrétien. Les Catholiques et les Bons Chrétiens font partie du quotidien. Si les Bons Hommes sont respectés - leur simplicité, leur pauvreté, leur solidarité ont conquis le peuple occitan - cette discipline austère qui caractérise leurs croyances repousse Lucian.

Ses innombrables balades en forêt, dans ce cirque du bout de la vallée de la Clamoux, sont des instants de vérité. Les paysages, la lumière de ce versant Sud de la montagne noire, la plaine de Carcassonne… Cette beauté lumineuse entre en résonance avec son cœur. Combien d’heures passées dans les forêts. De jours à arpenter la lande qui habille le haut de la montagne d’un léger vert clair lorsque la neige a fondu. Et ce trouble, cet étonnement : la Vérité est là, dans cette présence.

Joana relance la conversation.
- Nous pourrions inviter Paul un de ces jours. Nous le questionnerons sur cette fameuse prière. Et aussi sur ses craintes qui restent mystérieuses. Après tout, cette ferme est à moi, à nous maintenant, nous pouvons inviter qui nous voulons. Mon père m’aura fait un beau cadeau avant de mourir.
- Au fait, Joana, la clairière dont je t’ai parlé est idéale pour tes chèvres. Nous pourrions la visiter demain si tu le souhaites. Tu sais que j’aime beaucoup discuter avec Paul, même si je ne partage pas sa foi. Invitons-le et nous lui ferons une belle purée de châtaignes car j’imagine qu’il ne mange toujours pas de viande, comme tous les Bons Chrétiens. A-t-il seulement gouté un bon lièvre ?
- Il m’a dit quelque chose de bizarre, la dernière fois qu’il est venu. Il me disait ma chance d’être occitane. Sans cela, jamais je n’aurais hérité de la ferme de mon père car je suis une fille. Et ton lièvre, nous le mangerons un autre jour.
Joana continue, diaphane dans la clarté dansante du feu.
- Dis-donc Lucian, où en es-tu du bois pour Sofiane, ton ami tonnelier de Caunes ?
- Je pourrai descendre la semaine prochaine livrer le bois de châtaignier à Sofiane, il sera heureux car cette année je ne serai pas en retard ! Et je bénis ton père qui nous a laissé les mulets en héritage, en plus de cette maison.

Joana caresse les cheveux bruns de Lucian. Tant d’amour dans leurs regards qui se croisent. Ils s’enlacent.
L’accord nait des corps enfin libérés des chaînes de la pensée.
Douceur divine de la peau de Joana.
Force apaisée des gestes de Lucian.
Par quelle malédiction Dieu ne serait-il pas présent à cette célébration de sa propre Nature ?

Joana, femme occitane.

L’aube éclaire le ciel de mille nuances de rouge. Le convoi piloté par Lucian se remet en route après une halte pour la nuit. Les carrioles chargées de bois sont tirées par les mulets.

Arrivée à Caunes, dans la plaine. Son abbaye est célèbre dans la région. Sofiane y fabrique des tonneaux et aime bien travailler le bois de châtaignier venu de la montagne noire, surtout de ce coin perdu au fond de la vallée où vit son ami Lucian. Ce bois fait de belles douelles, ces pièces de bois longitudinales qui, assemblées, forment le tonneau. L’atelier de Sofiane est situé non loin de l’abbaye.

Sofiane est musulman.

  • Sofiane, mon ami, voici le bois que tu m’as demandé.
  • Oui, il était temps, j’en ai grand besoin car les commandes de tonneaux affluent. Prenons le thé ensemble, Lucian.

Les deux amis s’installent à même le sol sur un tapis sans âge amené par Sofiane de sa lointaine Égypte.
Il prépare le thé. Ses gestes sont calmes, presque trop lents. Il sollicite l’attention de Lucian.
- J’ai réfléchi à ta prière de chrétien. Ton Pater Noster. Tu sais que notre livre sacré, le Coran, cite “cent moins un” noms d’Allah - Gloire à lui, il s’est élevé au-dessus de tout. Parmi tous ces noms, celui de Adh-Dhāhir signifie qu’Il se manifeste en toutes choses, mais en tant que “puissance créatrice”. Peut-être les “Cieux” dont parle ta prière correspondent-ils simplement à cette source, cette puissance créatrice permanente. Un autre nom nous dit qu’Il est le Sanctifié. Ainsi, les Cieux de ta prière seraient “quelque part” à l’origine du Ciel et la Terre et c’est ce qui expliquerait que son Nom soit Sanctifié dans ta prière.
- Sofiane, oui, comme si Il était au centre de tout. Le Règne dont parle le Pater Noster est-il celui de notre Église selon toi ?
- Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour te répondre. Peut-être pourrais-tu demander à un Bon Chrétien ce qu’il en pense. Et n’attise pas ces luttes fratricides entre nos deux religions je te prie, tu es Occitan, souviens-toi !

La cloche de l’église proche annonce l’Angélus de midi. Sofiane sourit.
- Tu vois, nos deux religions nous demandent plusieurs fois par jour de prier. Ton pays est une terre d’accueil sacrée, sais-tu Lucian. Entre l’Italie, son pape qui ne nous tolère pas et l’Espagne qui est en guerre incessante contre nous, les Maures, je trouve ici un refuge. Je ne parle même pas de ces terres du Nord où tes amis “Bons Hommes” sont pourchassés, massacrés. Ton pays, notre pays… est une terre d’asile qui contraste en ces temps de lutte, de loi du plus fort.

Les chariots sont déchargés, les mulets boivent à l’abreuvoir situé tout à côté de l’olivier plusieurs fois centenaire où les Caunois] se réunissent parfois pour des palabres à n’en plus finir.

Sofiane, musulman occitan.

Lucian prépare ses mulets, l’heure du retour approche. Tandis qu’il attelle les carrioles, Sofiane s’approche, soucieux.
- Lucian, je viens d’entendre une conversation étrange à l’auberge près de l’abbaye. Un ami forgeron arrivait tout juste de Narbonne et nous apprenait, en tremblant, la mort de Pierre de Castelnau, le légat du pape. Il aurait été assassiné par Raymond le Vieux à Saint-Gilles près du Rhône.
- Que dis-tu là ? Tu imagines notre bien-aimé Comte de Toulouse, si pacifique, assassiner le légat ? Penses-tu qu’il serait si stupide ?
- Je n’en sais rien, mais il semble bien qu’il s’agit là d’une bien triste nouvelle. Probablement ce qui provoque une telle agitation dans l’abbaye.
- Sofiane, le soleil est déjà presqu’au zénith, je dois partir sans tarder. Je reviens avant le printemps. Tous nos Dieux seront utiles pour nous protéger de la colère papale.

Retour vers Joana, vers la Clamoux. Lucian est préoccupé par ce que Sofiane vient de lui apprendre. Il sait tout le mal qu’éprouve la papauté à l’encontre des Bons Chrétiens.

Alors qu’il entre dans la ferme, Joana prépare une purée de châtaignes.
- Lucian, mon aimé, Paul nous rend visite demain.
- J’aurais aimé partager avec lui mes interrogations sur le Pater Noster. Mais un événement terrible…

La voix de Lucian est cassée par l’émotion. La montée vers le village, à pas mesurés, lui a permis de prendre conscience de toute l’horreur de cet assassinat.
- Pierre de Castelnau, le légat du pape, a été assassiné à Saint-Gilles et les Catholiques accusent Raymond le Vieux.

Joana a compris. Elle sait l’exception occitane, dans ce monde dominé par le pouvoir de l’église catholique apostolique romaine.
- Nous en parlerons à Paul dès son arrivée.

Seul le silence.

Le soleil disparait derrière le pic de Nore. La neige, oubliée depuis plusieurs jours, réapparait. Le crépuscule apaise les sensations, le village devient inaccessible, hors du temps ordinaire des Hommes.

Visiblement, la neige est tombée toute la nuit. Elle s’accumule sur le chemin, le rendant presqu’invisible.
Le Bon Homme arrive enfin.

Joana tend les mains vers Paul.
- Combien je suis heureuse de te revoir. Sais-tu la nouvelle qui nous agite depuis le retour de Lucian ?
- Oui, toute la vallée ne parle que de cela, j’étais avant-hier à Cabaret, en compagnie de Pierre-Roger4. Il nous assurait de sa protection car je ne vous cache pas que tous les Bons Chrétiens sont horrifiés à l’idée de la réaction du pape Innocent III.

Joana se tourne vers son époux. Il prend la parole.
- Tu sais Paul, je comprends le désarroi des Bons Hommes. Pourtant, je crois que c’est toute la Tèrra Nòstra qui est l’objet de la haine du pouvoir romain tout autant que de la convoitise des seigneurs du Nord.

Lucian dit à haute voix ce qu’ils savent tous les trois.
L’égalité homme-femme devant l’héritage car le droit d’ainesse n’existe pas en Occitanie. C’est ainsi que Joana a hérité de la maison de ses parents à la mort de son père.
La société occitane se caractérise par une grande tolérance envers les Juifs et les Musulmans. Le comte de Toulouse avait aboli, il y a plus d’un siècle, une coutume qui consistait à gifler en public un Juif au point parfois de le tuer. C’est ce qui était arrivé à un vieil homme qui avait eu le malheur d’être choisi par le chevalier.

Les Capitouls, à Tolosa et dans plusieurs villes occitanes, sont élus. Ils assurent l’administration de la ville, la justice. Ils portent un manteau rouge et noir dans la capitale occitane. Bien loin du pouvoir temporel autoritaire exercé de main de fer par l’église catholique en chrétienté. La société méridionale affirme la primauté de l’élu et des lois temporelles sur le divin.
Cet art de vivre occitan - le Paratge - est menacé, tout autant que l’église cathare.

Paul se veut rassurant.
- Vois-tu Lucian, faisons de notre mieux pour préserver notre belle culture occitane. Le résultat ne nous appartient pas, tu le sais, “que Ta volonté soit faite”.
- Paul, voudrais-tu m’expliquer cette prière, ce Pater Noster que je récite tant de fois.

Alors, Paul explique ce qu’il sait, du fond de son coeur.
Notre Père… Les Zoroastres le nommaient Ahura Mazda, le Créateur. C’est Dieu tel qu’il est imaginé, glorifié. C’est le Dieu de notre Coeur.
Notre Père qui est aux Cieux. Cet espace allégorique qui est le centre de l’Univers tout autant que sa périphérie. Depuis les Cieux, Dieu crée le macrocosme, l’Univers et le microcosme, l’Humain.

Que ton Nom soit sanctifié. Paul explique à Lucian et Joana que les mots sont des symboles, de pales reflets du Réel. Et ces symboles le déforment. Ils sont interprétés et ainsi trahissent en quelque sorte la Vérité. Le nom de Dieu est sanctifié, ce qui signifie qu’il n’est pas interprété, analysé, pensé. C’est presqu’un mot magique, comme l’est Ahura Mazda qui, prononcé correctement, créé un Univers.
Que ton Règne vienne. Retrouver le Paradis sur Terre, comme dans la Genèse. Mais l’innocence, perdue avec l’arbre de la connaissance et le serpent, le Malin, sera remplacée par la Sagesse.
Que ta Volonté soit faite. l’Univers possède des lois, comme par exemple la loi de cause à effets ou bien la loi de Réincarnation. Que ta Volonté soit faite, c’est accepter ces lois, sans condition. C’est dire “Amen”, “Il en est ainsi”. Et comme nous sommes à l’image de Dieu, nous sommes aussi créateurs. Grâce à notre foi, notre volonté, nous accomplissons aussi la Volonté divine en créant notre vie qui est une oeuvre d’art.
Sur la terre comme au Ciel. Dans le visible et l’invisible. Dans la vie sur Terre et la vie après la mort, celle-ci étant l’opposée de la naissance, pas de la Vie.

Lucian réagit.
- Ô Paul, n’en dis pas plus ! C’est trop pour ma pauvre tête de paysan !
- Mais je m’adressais à ton coeur, pas à ta tête, Lucian, allons… !
- Je suis étonné par ce que tu m’apprends… Tu ne parles pas du Bien et du Mal.
- Oh Lucian, quelle remarque pertinente ! Je crois que le Bien et le Mal sont des inventions humaines. Diraistu que le loup est le Mal lorsqu’il attaque un troupeau laissé sans surveillance dans la montagne ?
- Non, c’est la loi de la Nature, c’est ainsi.
- Ce qui compte c’est la recherche de Vérité, comme disait le Maître Jésus : “seule la Vérité vous affranchira”. Et la non-Vérité est le Mensonge. Ainsi, nous faisons parfois des erreurs dans nos apprentissages. Ce ne sont pas des fautes morales. Souviens-toi de l’adage Errare humanum est, perseverare diabolicum !

Lucian est songeur. Il serait donc plus proche de la Vérité lorsqu’il marche dans la forêt, attentif à toute cette vie autour de lui…
En fermant les yeux ce soir-là, tandis qu’il enlace doucement Joana, il dit mentalement sa gratitude.
Paul, si cultivé, si sage, si humble.
La Nature, si riche, si généreuse et dure en même temps.
Les étoiles, mystérieuses.
Et Joana, à ses côtés.

Une certaine douceur de l’air, les jours nettement plus longs, quelques bourgeons aux arbres des forêts.
Le printemps.

L’assassinat de Pierre de Castelnau n’est plus le sujet de conversations dans les auberges. Pourtant, Lucian est tourmenté. Et si Tèrra Nòstra disparaissait ?

Il avait remarqué un rocher qui surplombe la vallée. Ce roc est accessible au détour du chemin qui mène vers la rivière, non loin de l’endroit où sera bâtie leur nouvelle maison, près de la clairière. De ce rocher, la vue embrasse toute la vallée, la plaine de Carcassonne, les Corbières et les Pyrénées au loin.
Il est agencé de telle façon qu’une personne peut s’assoir dos au rocher et ainsi jouir du paysage, du vent, du soleil, des odeurs. De la vie omniprésente.

Plus que jamais, Lucian trouve refuge ici, dans cette ambiance harmonieuse, dans la Nature. Il est partie intégrante de ce monde et garde en mémoire cet étrange passage de la Genèse où il est affirmé que l’Homme doit dominer la Terre.
Quel projet délétère, malfaisant !

Une idée improbable. Et si le rocher se transformait en confident. Si le bloc de minerai était en quelque sorte le gardien de la mémoire. En un mot si Lucian lui racontait toute l’histoire, le Paratge, les Bons Hommes… Objectivement, ce rocher, cette masse colossale a bien plus de chance de résister à toutes les armées catholiques.
Dans un futur lointain, les Hommes auront peut-être découvert comme écouter le rocher.
Le rocher est simplement une vie endormie.

Ainsi, jour après jour, Lucian se confie. Il raconte.

Joana, cet amour intense et apaisé qu’il ressent pour elle.
Le hululement des chouettes à la nuit tombée.
La chaleur du feu.
La ferme héritée.
Sofiane, son ami si riche de connaissances orientales.
Le manteau rouge et noir des Capitouls, entraperçu une fois dans la foule de Tolosa.
La clameur de l’eau qui descend de la montagne quand le printemps renait.
Le Paratge, trésor occitan intemporel.
Paul, son grand frère.
Joana, son regard espiègle et profond.
Joana.

Illusion ? Le rocher semble vibrer à l’approche de Lucian.

Printemps 1208 : Apocalypse moins un an.

Le rocher
Le rocher

En 1209, des seigneurs du Nord, persuadés par le pape Innocent III, constituent une armée. C’est le début de la croisade contre les Albigeois, premier génocide des temps modernes, perpétré par les Français. Un siècle plus tard, les Cathares auront disparu. Au passage, l’église catholique apostolique romaine invente l’Inquisition.
Le Paratge, cet art de vivre occitan résolument moderne et annonciateur de la Renaissance, ne survivra pas à ce génocide5.