Mutations

 

Fileur éternel des immobilités bleues, je regrette l’Europe aux anciens parapets !

Arthur Rimbaud

Généalogie de la croissance

Économie, démographie et leur cortège de statistiques sont souvent des sujets difficile à illustrer. Afin de contourner cet écueil, j’ai demandé à mes ancêtres de me prêter la main pour raconter, à leur manière, la formidable amélioration des conditions de vie en France durant les 200 dernières années.

Joseph-Armand Lebouc, mon arrière-arrière-grand-père paternel, le grand-père de mon grand-père, naît en 1818 au sein d’une famille de “cultivateurs” dans une ferme du village de Landivy au nord-ouest de la Mayenne.

Trois ans plus tôt, à la chute de Napoléon Ier, Louis XVIII avait restauré la monarchie après les épisodes mouvementés et sanglants de la Révolution Française et du Premier Empire.

Malgré le poids des guerres napoléoniennes, la France est, en ce temps-là, un des pays les plus économiquement avancés. Le PIB moyen par habitant y atteint la somme faramineuse de 1 100 € par personne et par an, 3 € par jour, le niveau de vie actuel du Kenya ou du Bénin. De nos jours, une quinzaine d’états n’a pas encore rejoint le niveau de vie français d’alors.

En 1818, quatre pays font toutefois nettement mieux que la France : l’Allemagne et les USA (1 400 €/an/habitant), les Pays-Bas (1 800 €/an/habitant) et la Grande Bretagne dont le décollage industriel a débuté à la fin du dix-huitième siècle (2 100 €/an/habitant).

A sa naissance, mon aïeul était doté d’une espérance de vie de 39 ans, un quasi record mondial, 14 ans de plus qu’en Afrique noire et en Inde. Aujourd’hui, en Sierra Leone et au Lesotho, les deux pays en queue du peloton démographique, le nouveaux nés devraient vivre en moyenne dix ans plus longtemps que ceux de la France de Louis XVIII.

En 1862, année de la publication des Misérables de Victor Hugo, Joseph-Armand Lebouc et son épouse Vitaline Fourel, “cultivateurs” comme leurs parents, donnent naissance à mon arrière-grand-père Joseph-Pierre Lebouc à Saint-Ellier du Maine, village mayennais à proximité de Landivy.

Le Second Empire est à son apogée et l’essor industriel bat son plein. Le très moustachu Napoléon III règne sur une France dont le niveau de vie de 2 100 €/habitant/an (6 € quotidiens) est pratiquement le double par rapport au Premier Empire. Inde, Moldavie, Nicaragua et Vietnam ont, de nos jours, un PIB par habitant comparable.

L’espérance de vie, 43 ans, a progressé nettement moins vite que l’économie. Joseph-Pierre Lebouc se placera d’abord comme domestique dans l’ouest de la France. En 1886, comme beaucoup d’autres provinciaux, il “montera à Paris” où il sera boulanger puis patron de bistrot. Cette dernière profession, très addictive, eut raison de ses neurones qui lâchèrent définitivement en 1906.

Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900. Devant la porte, Joseph-Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent avec leurs enfants Robert et Pierre, mon grand-père.

Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900. Devant la porte, Joseph-Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent avec leurs enfants Robert et Pierre, mon grand-père.

Mon grand-père, Pierre Lebouc, voit le jour à Paris en 1895 dans une France secouée par l’affaire Dreyfus et présidée par le très libidineux Félix Faure. Le 28 décembre, alors que Pierre Lebouc n’est âgé que de 6 jours, les frères Lumière organisent, au Grand Café sur le Boulevard des Capucines, la première projection publique de cinéma.

Le PIB par habitant a continué à s’élever pour atteindre 2 800 € annuels (7.5 € journaliers), comme l’Indonésie, l’Irak et la Bolivie de 2011.

Malgré cette indéniable amélioration des conditions matérielles, l’espérance de vie, qui frise 45 ans, ne progresse guère. Mon grand-père, comme de nombreux poilus de sa “classe”, combattra sur de multiples fronts de la première guerre mondiale et sera gazé devant Verdun. Il deviendra ensuite “marchand de couleurs”, au cœur du vingtième arrondissement de Paris, jusqu’en 1957. Il s’est éteint en 1984.

Bernard Lebouc, mon père, naît à Paris en 1931, l’année de l’exposition coloniale de Vincennes. Au même moment, frappées par la crise mondiale, la Grande Bretagne frôle la banqueroute et l’Allemagne connaît la “résistible ascension” d’Hitler et du nazisme.

En une seule génération, le niveau de vie a bondi et dépasse 4 500 €/an/habitant (12 € par jour), le niveau d’aujourd’hui de l’Égypte, de l’Algérie et de l’Ukraine. Santé et hygiène, en nette amélioration, portent l’espérance de vie à 57 ans, valeur moyenne actuelle en Afrique sub-saharienne.

Mon père suivra des études d’ingénieur. Lorsqu’il les termine au milieu des années 1950, la France possède le PIB de la Tunisie de 2011 (5 600 €/an/habitant - 15 € quotidiens). Après un très long service militaire provoqué par les sinistres “événements d’Algérie”, Bernard Lebouc entamera une carrière dans l’industrie à laquelle a succédé, désormais, une retraite bien méritée. La Chine d’aujourd’hui, malgré sa vigueur économique hors normes, jouit du PIB de la France du début de la vie active de mon père à la fin des années 1950 (6 600 €/an/habitant - 18 € journaliers).

En 1961, Paris me voit apparaître alors que Charles de Gaulle, revenu aux affaires depuis 3 ans, peine à arrêter la guerre d’Algérie.

Entre la naissance de mon père et la mienne, le PIB français a presque doublé (8 000 €/an/habitant - 22 € par jour) et a rejoint le niveau du Brésil de Dilma Rousseff. L’espérance de vie, à 71 ans, n’a jamais aussi bien porté son nom, comme désormais au Maroc, au Guatemala ou en Azerbaïdjan.

En 1988, c’est au tour de ma fille de rejoindre notre sympathique planète alors que Citroën ferme son usine de Levallois et que François Mitterrand inaugure le Revenu Minimum d’Insertion et la Pyramide du Louvre.

Durant les fameuses “trente glorieuses”, la croissance économique a été échevelée, le niveau de vie frise 50 € quotidiens par habitant (17 500 €/an), comme maintenant dans les micro-états du Golfe Persique ou la République Tchèque. L’espérance de vie, 77 ans, continue à croître, à l’instar du Mexique ou de l’Albanie contemporains.

En 2011, le PIB de la France a atteint 22 500 €/an/habitant, plus de 60 € journalier, soit à peu près autant qu’au Japon, 15% en dessous des pays rhénans et un tiers de moins qu’en Amérique du Nord. Cinq timbres-poste - Hong Kong, Norvège, Luxembourg, Singapour et Macao - s’étaient échappés du groupe de tête et dépassaient l’Hexagone d’un facteur compris entre 1.5 et 2.5.

L’espérance de vie française culminait à 82 ans, à peine plus qu’à Cuba ou en Slovénie.

Rendez-vous dans une grosse vingtaine d’années pour la prochaine étape de ce périple dans le temps !

Généalogiquement votre

Le principe de cette généalogie économique et démographique provient d’une conférence TED donnée par Hans Rosling en 2007 intitulée “idées nouvelles sur la pauvreté”. L’orateur y bouscule joyeusement nos partis pris sur les pays dits “en développement” et le final vaut très largement son pesant de cacahuètes.

Je recommande aussi la visite du site Gapminder créé par Hans Rosling qui est la source des chiffres cités ci-dessus. Vous y trouverez, en ligne, un superbe outil, très facile d’utilisation, permettant de visualiser, et donc de ressentir, de très nombreuses statistiques économiques depuis 1800 jusqu’à aujourd’hui.

Les données historiques de PIB moyen par habitant sont déterminées suivant la méthode dite de “parité de pouvoir d’achat”. Elles sont fournies par Gapminder en dollars américains de 2011. Pour plus de précisions, se reporter à la documentation de Gapminder. Le taux de change retenu est de 0.75 € pour 1 US $ et les valeurs ont été arrondies pour plus de lisibilité.